Homme politique et syndicaliste, Tiémoko Garan Kouyaté (1902-1944) est l’un des principaux militants anticolonialistes en Afrique occidentale française (AOF) des années 1930. Malgré ses prestigieux faits d’arme, il est peu connu sur le continent, même dans son pays, le Mali.
« Vous connaissez Lumumba, Nkrumah, Modibo Kéita, Mandela, Sankara… Mais connaissez-vous Tiémoko Garan Kouyaté » ? C’est la question à mille balles que Marius Vido a récemment posée à ses followers sur les réseaux sociaux, qui ont sans doute donné leur langue au chat. « C’est un Malien qui a défié l’empire colonial. Il est mort dans un camp nazi », répond-il. Nous sommes en 1923 et il est originaire du Mali (natif de Ségou), il s’appelle Tiémoko Garan Kouyaté. Il est le 1ᵉʳ étudiant africain à venir poursuivre ses études en France. Dans le débat politique, même si le nom de Tiémoko Garan Kouyaté revient souvent sur les lèvres, il est peu connu des Maliens, et même dans le milieu intellectuel.

Né le 27 avril 1902 à Ségou, au cœur du Soudan français (actuel Mali), fils d’un fonctionnaire « indigène » et brillant élève, Tiémoko a intégré la prestigieuse école William Ponty de Gorée (Sénégal). N’empêche que, souligne-t-on, « rien ne laissait prévoir qu’il allait faire trembler l’ordre colonial ». Envoyé en France pour parfaire sa formation, il est renvoyé de l’école d’Aix-en-Provence pour comportement hostile à l’administration coloniale française.
Mais, il faut plus pour l’abattre. Le jeune étudiant s’est installé à Paris pour suivre des cours à la Sorbonne. Par la suite, il rejoint la Ligue de défense de la race nègre. En 1924, Tiémoko a participé à la fondation de la Ligue de défense de la race nègre, d’obédience communiste, et a collaboré à son journal, « La Race nègre ». Sous son impulsion, la Ligue s’associe à l’Internationale syndicale communiste (Profintern), au Parti communiste français (PCF) et à la Confédération générale du travail unitaire (CGTU). Elle (ligue) apporte également son soutien à l’association politique « l’Étoile nord-africaine », fondée par des travailleurs immigrés algériens.
À la tête de la Ligue, Tiémoko Kouyaté contribue à l’organisation de grèves ouvrières et milite pour l’obtention de l’autonomie politique des colonies. Quand la Ligue cesse son activité, il va collaborer à la naissance de l’Union des travailleurs nègres et à son journal, « Le Cri des Nègres », en 1931. Il est également présent à la seconde conférence de la Ligue contre l’impérialisme et intègre l’équipe de rédaction du Negro Worker, où travaille aussi George Padmore. Tiémoko Garan Kouyaté a été exclu du PCF en 1933 avec d’autres militants anticolonialistes auxquels il était reproché une politique frontiste avec des courants nationalistes, au détriment de la politique « classe contre classe » définie par le VIe congrès du Komintern.
Ce panafricaniste convaincu va par la suite travailler avec l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj et dénonce l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste en 1935. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est ajusteur-soudeur à Montluçon. Il est arrêté par les Allemands en 1942 pour n’avoir pas dénoncé les auteurs d’un acte de sabotage, ou pour son passé anticolonialiste. Il est déporté en Autriche au camp de concentration de Mauthausen, où il mourut le 4 juillet 1944, à 42 ans.
Dans tous ses engagements au service de ses contemporains africains et noirs, ce natif de Ségou fut parmi les pionniers. Comme l’atteste son action d’éclat de janvier 1921 à Kayes en déclenchant la première révolte collective des travailleurs de plusieurs secteurs. En effet, en janvier 1921 à Kayes et sous la direction de Tiémoko Garan Kouyaté, « les fonctionnaires, les employés de commerce et les cheminots déclenchèrent une action commune pour protester contre les brimades de l’administration coloniale et des patrons. Une grève largement suivie qui a failli se transformer en émeutes. Les forces de police intervinrent. Des mutations s’abattirent sur les fonctionnaires qui furent éparpillés dans les quatre coins de la colonie : certains en Haute-Volta, tel Tiémoko Garan Kouyaté… », raconte l’un des témoins à l’époque.

Garan Kouyaté (à droite), avec James W. Ford (à gauche), Willi Münzenberg (au centre) et lors du deuxième congrès de la LAI en 1929
Depuis Paris, cet instituteur malien a tissé un réseau qui a fait trembler les empires. Et cela d’autant plus qu’il va collaborer avec Marcus Garvey, Williams E.B. Du Bois, George Padmore… Il est aussi le fondateur du journal « Le Cri des Nègres ». Cet activiste avant l’heure a aussi osé réclamer l’indépendance totale de toutes les colonies africaines. En 1931, il est emprisonné pour avoir organisé une manifestation de marins africains à Marseille. Cet homme a combattu le colonialisme français, le fascisme italien en Éthiopie, et le nazisme allemand. Et pourtant… son souvenir a disparu au fil des décennies, laissant croire au grand public qu’aucun Africain n’avait combattu pour son émancipation depuis la France. C’est ça aussi, le colonialisme : effacer ceux qui ont osé lui résister. Le faire oublier est le dernier crime de la France vis-à-vis de Tiémoko Garan Kouyaté. Et c’est ce que nous devons empêcher en faisant « résonner son nom de Ségou à Paris, de Bamako à Mauthausen ».
Moussa Bolly (synthèse)
diasporaction.com

