Pendant plus d’un demi-siècle, les politiques de développement en Afrique ont été construites autour d’un modèle implicite : celui de la centralité urbaine.
Le progrès devait partir des capitales, des grandes infrastructures, des zones industrielles, pour ensuite diffuser progressivement vers les territoires ruraux.
Cette approche n’a pas tenu ses promesses.
Aujourd’hui, malgré des décennies d’investissements, l’Afrique reste confrontée à une triple crise :
• une pauvreté persistante,
• un chômage massif des jeunes,
• et une vulnérabilité accrue face aux chocs climatiques.
Au cœur de cette contradiction se trouve une réalité simple mais souvent ignorée :
le village africain, où vit encore la majorité de la population, n’a jamais été placé au centre des politiques de développement.
Une erreur stratégique majeure
Dans la plupart des pays africains, entre 60 % et 70 % de la population vit en milieu rural. Au Mali, par exemple, la population atteint 23,1 millions d’habitants en 2023, avec une majorité vivant hors des centres urbains .
Et pourtant :
• les investissements structurants sont concentrés dans les villes où la densité est plus élevée,
• les villages restent dépendants de la pluviométrie,
• l’accès à l’énergie y est limité,
• la transformation locale y est quasi inexistante.
Le résultat est connu :
• une agriculture peu productive,
• des revenus instables,
• un exode rural massif,
• et une urbanisation non maîtrisée.
Il ne s’agit pas d’un simple déséquilibre territorial.
Il s’agit d’un défaut de conception du modèle de développement qui s’explique en partie par les contraintes liées à lourdeur des investissements pour donner de l’eau et de l’électricité au niveau village. Mais maintenant les progrès techniques et technologiques dans le domaine des énergies renouvelables et du solaire en particulier ont totalement changé la donne. Il est possible de rentabiliser des investissements dans des installations d’énergie solaire avec stockage de petite et moyenne échelle sans des réseaux électriques coûteux.
Changer de paradigme : du village marginalisé au village moteur
Il est temps d’opérer une rupture stratégique.
Le développement durable de l’Afrique ne peut plus être pensé uniquement à partir des villes.
Il doit être reconstruit à partir de sa base réelle : le village.
Cela implique de considérer chaque village non plus comme un espace de subsistance, mais comme une unité économique productive, organisée et connectée.
Une stratégie structurante : le village productif intégré
La transformation repose sur une idée simple mais puissante :
Donner à chaque village les moyens de produire, transformer et commercialiser.
Concrètement, cela suppose :
- Un socle productif minimum
• 15 hectares aménagés par village :
• 10 ha pour l’agriculture irriguée (y compris le maraîchage),
• 5 ha pour la production fourragère. - L’accès à l’énergie et à l’eau
• systèmes solaires pour :
• l’irrigation toute l’année,
• l’électricité domestique,
• la conservation (chaîne du froid),
• la transformation locale. - Une organisation économique
• création de coopératives villageoises,
• intégration dans un réseau national structuré,
• accès mutualisé aux intrants, au financement et aux marchés. - Un portage institutionnel moderne
• mise en œuvre via des partenariats public-privé (PPP),
• création d’une société anonyme mixte pour :
• l’aménagement,
• l’encadrement,
• la transformation,
• la commercialisation.
Pourquoi cette stratégie est déterminante
- Accélérer la croissance à partir de la base
L’Afrique dispose déjà d’une production agricole importante. Mais elle est sous-valorisée faute de transformation.
Le village productif permet de capter la valeur ajoutée localement.
- Créer massivement des emplois
La transformation de milliers de villages en pôles économiques créerait des millions d’emplois, notamment pour les jeunes.
- Réduire la pauvreté de manière durable
Avec une incidence de pauvreté encore élevée (43,9 % au Mali en 2023 ), seule une stratégie de production locale massive peut inverser la tendance.
- Stabiliser les territoires
En donnant des perspectives économiques aux populations rurales, on réduit :
• l’exode rural,
• la pression sur les villes,
• et les tensions sociales.
- Répondre aux défis climatiques
L’irrigation maîtrisée, l’énergie solaire et la diversification agricole permettent d’augmenter la résilience face aux changements climatiques.
Une stratégie de développement économique endogène
Au-delà du développement, cette approche est une stratégie de souveraineté.
Elle permet :
• de réduire les importations alimentaires,
• de limiter les déficits extérieurs,
• de renforcer les économies locales,
• et de bâtir une industrialisation endogène.
Autrement dit, elle replace l’Afrique sur le chemin d’un développement maîtrisé, inclusif et durable.
Benchmarking international : des leçons concrètes pour l’Afrique
L’idée de bâtir le développement à partir du niveau local n’est pas théorique.
Plusieurs pays ont réussi en adoptant des approches similaires.
- Chine : les villages industriels (Township and Village Enterprises – TVE)
Dans les années 1980-2000, la Chine a transformé ses campagnes en véritables moteurs économiques.
• Développement d’entreprises rurales locales,
• Décentralisation de la production,
• Intégration progressive dans les chaînes de valeur nationales.
Résultat :
• plus de 130 millions d’emplois ruraux créés,
• contribution majeure à la croissance industrielle.
Leçon pour l’Afrique :
Le développement peut partir du rural si l’on y injecte organisation, financement et infrastructures.
- Inde : révolution verte et électrification rurale
L’Inde a massivement investi dans :
• l’irrigation,
• les semences améliorées,
• l’électrification des villages.
Résultat :
• autosuffisance alimentaire,
• transformation progressive des économies rurales.
Leçon :
L’eau et l’énergie sont les deux leviers fondamentaux du développement rural.
- Maroc : Plan Maroc Vert
Le Maroc a structuré son agriculture autour :
• de filières organisées,
• de coopératives,
• d’investissements ciblés en irrigation.
Résultat :
• forte croissance agricole,
• montée en gamme des exportations.
Leçon :
L’organisation des producteurs est aussi importante que l’investissement physique.
- Vietnam : transformation rurale rapide
Le Vietnam a combiné :
• réforme foncière,
• irrigation,
• ouverture aux marchés.
Résultat :
• passage de pays importateur à exportateur agricole,
• réduction massive de la pauvreté rurale.
Leçon :
Le développement rural peut être rapide avec une stratégie cohérente.
Conclusion : une urgence stratégique pour l’Afrique
L’Afrique ne manque ni de terres, ni de jeunesse, ni de ressources.
Elle manque d’un modèle de développement adapté à sa réalité.
Ce modèle existe pourtant :
il commence par le village.
Faire du village africain le cœur de la stratégie de développement, ce n’est pas un retour en arrière.
C’est au contraire le moyen le plus sûr d’entrer dans la modernité.
Le développement durable de l’Afrique ne se construira pas uniquement dans les capitales.
Il se construira dans ses milliers de villages, à condition de leur donner les moyens de produire, d’innover et de prospérer.
Le village africain doit cesser d’être un espace de survie.
Il doit devenir un espace de puissance économique.
Harouna Niang
Économiste / Ancien ministre

