À l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance du Mali, le 22 septembre 2026, le devoir de mémoire doit s’accompagner d’un devoir de lucidité économique. Le revenu réel par habitant a progressé depuis l’indépendance, mais trop lentement pour transformer profondément les conditions de vie. Le pays doit désormais juger ses politiques à leur capacité d’accroître durablement la productivité, l’emploi et le revenu de chaque Malienne et de chaque Malien.
Par Harouna Niang
Économiste Ancien ministre malien
Le 22 septembre 2026, le Mali célèbre le 66e anniversaire de son accession à l’indépendance. Cette commémoration est d’abord un moment de fierté nationale et d’hommage aux femmes et aux hommes qui ont conquis la souveraineté et construit l’État. Elle doit aussi offrir l’occasion d’un examen serein du chemin parcouru. Il ne s’agit ni de nier les progrès réalisés dans l’éducation, la santé, les infrastructures ou la consolidation de la nation, ni de réduire le développement à un seul chiffre. Il s’agit de poser une question simple : après soixante-six ans d’indépendance, la richesse créée par Malienne et par Malien a-t-elle progressé assez vite pour améliorer profondément les conditions de vie ?
Le Mali mesure souvent sa performance économique à travers le taux de croissance du produit intérieur brut. Cet indicateur est nécessaire, mais il ne suffit pas. Une économie peut croître de 5 % alors que sa population augmente de 3 % : le gain réel moyen par habitant n’est alors que d’environ 2 %, avant même de considérer les inégalités, la qualité des services publics ou la répartition territoriale des revenus. Pour savoir si le développement atteint réellement les citoyens, il faut donc placer au centre du débat le PIB réel par habitant.
Cet indicateur rapporte la richesse produite à la population et neutralise l’effet de l’inflation. Il ne résume pas à lui seul le bien-être, car il ne mesure ni la distribution des revenus, ni l’accès à la santé et à l’éducation, ni la qualité de l’environnement. Mais il révèle une réalité essentielle : un pays ne peut améliorer durablement le niveau de vie de sa population si sa production par habitant stagne.
Comprendre le PIB par habitant et la référence 2015
Le produit intérieur brut, ou PIB, représente la valeur de tous les biens et services produits à l’intérieur du pays pendant une année. Le PIB par habitant est obtenu en divisant cette richesse totale par le nombre d’habitants. Si le PIB augmente moins vite que la population, la quantité moyenne de richesse disponible par personne diminue. S’il augmente plus vite, le PIB par habitant progresse. Cet indicateur permet donc de distinguer la croissance de l’économie dans son ensemble de l’amélioration économique moyenne à l’échelle du citoyen.
Il faut cependant bien interpréter cette moyenne. Un PIB par habitant de 552 000 FCFA ne signifie pas que chaque Malien reçoit effectivement cette somme. Le PIB comprend notamment les salaires, les bénéfices des entreprises, les revenus des producteurs, les impôts sur la production et la valeur des services publics. Sa division par la population donne une moyenne comptable, qui peut masquer de fortes différences entre les ménages, les secteurs et les régions. C’est pourquoi le PIB par habitant doit être complété par des indicateurs de pauvreté, d’inégalités, d’emploi, de santé et d’éducation.
Pourquoi parler de FCFA constants ? Parce qu’une hausse des prix peut donner l’illusion d’un enrichissement. Si les prix doublent alors que les quantités produites ne changent pas, le PIB exprimé aux prix courants peut doubler sans que le pays produise davantage. Le PIB réel corrige cet effet en évaluant les différentes années avec un même système de prix. Il permet ainsi de comparer les volumes de richesse réellement produits, comme si la valeur de la monnaie était restée stable.
L’année 2015 est l’année de référence utilisée dans la série de la Banque mondiale retenue pour cette analyse. Concrètement, les productions de 1967, de 1990 ou de 2025 sont valorisées dans une unité monétaire ayant le pouvoir de mesure de 2015. Le choix de 2015 ne signifie ni que cette année était économiquement idéale, ni qu’elle constitue un objectif politique. C’est un repère statistique commun, comparable au choix d’une même règle pour mesurer plusieurs objets. Pour convertir la série en FCFA constants, nous avons utilisé le taux de change moyen officiel de 2015, soit 591,21 FCFA pour un dollar. Les montants peuvent donc être lus en monnaie nationale sans mélanger l’évolution réelle de la production, l’inflation et les variations ultérieures du dollar.
Une progression réelle mais insuffisante
La série comparable de la Banque mondiale, disponible à partir de 1967, montre que le PIB réel par habitant du Mali est passé d’environ 304 000 FCFA constants de 2015 à près de 552 000 FCFA en 2025. L’augmentation atteint ainsi environ 82 % en cinquante-huit ans. Présenté isolément, ce résultat peut sembler appréciable. Rapporté à la durée, il correspond toutefois à une progression moyenne d’à peine 1,03 % par an. Le revenu réel moyen par habitant n’a donc même pas doublé en près de six décennies.
| Année | PIB réel par habitant en FCFA constants | Lecture de la période |
| 1967 | 304 000 FCFA | Point de départ disponible |
| 1990 | 349 000 FCFA | Après le recul des années 1980 |
| 2025 | 552 000 FCFA | Niveau le plus récent |
L’évolution n’a pas été linéaire. Entre 1967 et 1980, le PIB réel par habitant a progressé d’environ 30 %, passant de 304 000 à 394 000 FCFA constants. La décennie 1980 a ensuite effacé une partie de ce gain. De 1990 à 2005, une reprise plus soutenue l’a porté d’environ 349 000 à 470 000 FCFA. Depuis lors, l’amélioration s’est poursuivie, mais avec lenteur et plusieurs interruptions liées aux crises sécuritaires, politiques, climatiques, sanitaires et énergétiques.
Le niveau de 2025 équivaut à environ 46 000 FCFA par mois et par habitant. Il ne s’agit pas du revenu effectivement versé à chaque citoyen : cette moyenne représente la valeur ajoutée totale de l’économie rapportée à la population et ne rend pas compte des inégalités. Elle donne cependant la mesure du défi collectif.
La conclusion est claire : le Mali a produit davantage, mais la croissance démographique rapide, la faiblesse de la productivité et la transformation insuffisante de nos ressources ont limité le progrès par habitant. Nous avons souvent augmenté les volumes sans créer assez de valeur. Nous exportons encore trop de matières premières et importons une part importante des produits transformés, des équipements, de l’énergie et des biens de consommation.
Changer la mesure du succès
La Vision Mali 2063 porte l’ambition d’un pays souverain, prospère et transformé. Pour donner à cette ambition une traduction directement perceptible par les citoyens, je propose que le PIB réel par habitant devienne l’un des indicateurs directeurs de la planification nationale. La croissance globale resterait suivie, mais elle serait systématiquement rapprochée de la croissance démographique, de la productivité, de l’emploi formel, de la pauvreté et des inégalités.
Le Mali pourrait se fixer un objectif intermédiaire simple : porter le PIB réel par habitant d’environ 552 000 FCFA en 2025 à une fourchette de 769 000 à 828 000 FCFA constants à l’horizon 2035, soit environ 64 000 à 69 000 FCFA par mois et par habitant. Il faudrait pour cela obtenir une progression réelle par habitant proche de 4 % par an. Avec une croissance démographique voisine de 3 %, l’économie nationale devrait croître durablement autour de 7 % par an, voire davantage lorsque les chocs réduisent l’activité.
Cet objectif n’est pas une prévision. C’est une ambition de politique économique qui exige de profonds changements dans la manière de produire, d’investir et de gouverner. Il ne doit pas conduire à rechercher n’importe quelle croissance. Une hausse du PIB concentrée dans quelques activités extractives, sans emplois, sans transformation locale et sans recettes publiques correctement utilisées, ne suffirait pas. La croissance recherchée doit être productive, inclusive, territorialisée et soutenable.
Un contrat national de productivité
La première transformation doit concerner l’agriculture et l’élevage. Une grande partie de la population active travaille encore dans des activités à faible rendement, vulnérables aux pluies et insuffisamment reliées aux marchés. La priorité doit aller à la maîtrise de l’eau, à l’irrigation solaire, aux semences améliorées, à la santé animale, à la mécanisation adaptée, au conseil agricole, au stockage et à la chaîne du froid. Le Programme national intégré de Villages Productifs pourrait fédérer ces moyens autour de bassins de production disposant d’unités de transformation et d’accès organisés aux marchés.
La deuxième transformation est industrielle. Le coton doit nourrir davantage de filatures, de tissages et d’unités de confection. Les céréales, le lait, la viande, les fruits et légumes doivent être conservés et transformés au Mali. Il en va de même pour le cuir, les matériaux de construction, les médicaments et certains équipements énergétiques ou agricoles. Le véritable indicateur de succès ne sera pas le nombre de plans industriels adoptés, mais l’augmentation de la valeur ajoutée manufacturière, des emplois qualifiés et de la part des produits transformés dans les exportations.
La troisième transformation est énergétique. Une électricité chère, instable et dépendante des carburants importés pénalise toutes les entreprises. Le développement du solaire avec stockage, des systèmes hybrides, des interconnexions et de l’autoproduction industrielle doit devenir une priorité économique autant qu’énergétique. Chaque mégawattheure thermique substitué par une énergie renouvelable compétitive peut réduire les importations de carburants, améliorer la balance commerciale et abaisser progressivement les coûts de production.
La quatrième transformation concerne le capital humain. Une population jeune est une force seulement si elle est instruite, en bonne santé et capable de produire de la valeur. Il faut assurer les apprentissages fondamentaux, développer les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques, généraliser les formations techniques en alternance et rapprocher les programmes des besoins réels de l’agriculture, des mines, de l’énergie, du numérique et de l’industrie. Les établissements devraient être évalués aussi sur l’insertion de leurs diplômés.
La cinquième transformation est financière. L’épargne nationale et celle de la diaspora doivent davantage financer l’investissement productif. Cela exige des comptes bancaires moins coûteux, une rémunération crédible de l’épargne longue, des garanties pour les PME, le crédit-bail, le capital-investissement, des clubs d’investisseurs et des instruments permettant aux citoyens de participer au capital des projets. Le crédit doit aller en priorité aux entreprises qui produisent localement, exportent, remplacent des importations ou créent des emplois durables.
La sixième transformation porte sur les ressources minières. L’or et le lithium offrent une occasion historique, mais une ressource épuisable ne crée un développement durable que si elle est convertie en actifs productifs. Une partie clairement identifiée des recettes devrait financer les infrastructures, l’énergie, le capital humain et un fonds souverain. La production, les ventes, les coûts, les impôts, les dividendes et l’emploi local doivent faire l’objet d’une publication régulière. La participation de l’État et celle réservée aux investisseurs nationaux doivent servir la gouvernance, l’épargne et l’industrialisation du pays.
L’État doit rendre compte des résultats
Le Mali ne manque pas de stratégies. Son défi récurrent est l’exécution. Chaque ministère devrait disposer d’objectifs chiffrés reliés au budget et publier annuellement ses résultats. Un tableau de bord national pourrait suivre le PIB réel par habitant, la productivité agricole, la valeur ajoutée manufacturière, les emplois formels, le coût de l’électricité, l’investissement privé, les exportations transformées, la pauvreté et les résultats par région et par sexe.
Cette culture du résultat doit également s’appliquer aux investissements publics. Une route, une centrale, une université ou une zone industrielle ne devrait pas être jugée seulement sur son coût ou son inauguration, mais sur les gains de productivité, les emplois, les revenus et les services qu’elle génère. Le suivi-évaluation doit devenir un instrument de décision, et non un exercice administratif réalisé après coup.
Produire davantage de valeur par Malien
Au fond, le défi peut se résumer simplement : chaque travailleuse et chaque travailleur doit pouvoir produire davantage de valeur, dans de meilleures conditions, et recevoir une part équitable du progrès ainsi créé. Cela suppose de passer d’une économie encore dominée par l’extraction, l’importation et la consommation à une économie de production, de transformation locale, d’innovation et d’exportation.
Le PIB par habitant n’est pas une abstraction réservée aux économistes. Il se traduit par la capacité d’une famille à mieux se nourrir, à soigner ses enfants, à financer leur éducation, à se loger dignement et à préparer l’avenir. En faire une boussole nationale, complétée par les indicateurs sociaux et environnementaux, permettrait de recentrer l’action publique sur ce qui compte réellement : l’amélioration mesurable et durable de la vie des Maliens.
Le Mali possède la terre, l’eau, le soleil, les ressources minières, une jeunesse entreprenante et une diaspora expérimentée. La question n’est plus seulement de savoir si ces atouts existent. Elle est de savoir si nous pouvons les organiser autour d’un contrat national de productivité, de responsabilité et de résultats. C’est à cette condition que la croissance deviendra enfin un progrès partagé et que la Vision Mali 2063 prendra, année après année, une réalité concrète pour chaque citoyen.
En ce 66e anniversaire, honorer l’indépendance signifie aussi approfondir notre souveraineté économique. Celle-ci ne se mesure pas seulement à la propriété juridique des ressources ou à la liberté de décision de l’État. Elle se mesure à notre capacité de nourrir la population, d’éclairer les foyers et les entreprises, de former la jeunesse, de financer nos investissements, de transformer nos matières premières et d’élever durablement le revenu réel de chaque Malien. Faire du PIB réel par habitant une boussole nationale ne reviendrait pas à effacer les autres dimensions du progrès. Ce serait nous donner un instrument simple pour vérifier, d’un anniversaire de l’indépendance à l’autre, si la souveraineté politique se traduit effectivement par davantage de prospérité partagée.
Sources et précisions
Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, PIB par habitant en dollars constants de 2015, code NY.GDP.PCAP.KD, et taux de change officiel, code PA.NUS.FCRF. Les montants ont été convertis en FCFA constants de 2015 au taux moyen officiel de 591,21 FCFA pour un dollar. Série comparable disponible pour le Mali à partir de 1967. Les valeurs 2024 et 2025 sont celles figurant dans la série consultée en septembre 2026. Les objectifs 2035 présentés dans cette tribune sont des propositions de politique économique et non des prévisions officielles.
diasporaction.com

