« Le terrorisme oblige aussi des gens à émigrer »
Ancien ministre des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine, président de la communauté soninké du Mali et président de l’association Convention citoyenne pour le renouveau et l’émergence du Mali, Dr Abdramane Sylla a récemment accordé une interview à nos confrères de « La Nouvelle Alliance » (N°087 du 24 avril 2026). Un entretien à cœur ouvert et en toute franchise sur la migration, son historique, les raisons, les enjeux, les conséquences, les actions à mener contre l’immigration clandestine…
« Au cours d’une de mes visites en Italie ou en Espagne en 2015, il m’a été communiqué qu’on était à plus de 65 000 morts dans la Méditerranée. En 2025, nous sommes à plus de 8 000 morts. De janvier à avril 2026, je crois que le chiffre, frôle entre 700 et 900 morts. C’est effrayant ! » ! La révélation est de Dr Abdramane Sylla, ancien ministre des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine, président de la communauté soninké du Mali et président de l’association Convention citoyenne pour le renouveau et l’émergence du Mali. C’était dans une interview accordée sur la migration à nos confrères de « La Nouvelle Alliance » (N°087 du 24 avril 2026).
« Qui sont morts ? Ce sont des jeunes noirs venus de l’Afrique… Ce sont des Ivoiriens, des Maliens, des Camerounais, des Tchadiens, des Sénégalais, des Guinéens… », a-t-il répondu. « Cela doit nous interpeller. Ça doit interpeller toute conscience humaine. Ça doit interpeller les États. Ça doit interpeller notre gouvernement parce qu’il y a des Maliens qui y périssent… Il y a quelques mois de cela, j’ai reçu des jeunes qui se sont constitués en association et qui sont à la recherche de 3 500 jeunes disparus. À mon avis, c’est une peine perdue car, dans la plupart des cas, ils ne sont pas portés disparus, ils sont morts, dans la Méditerranée notamment. Il faut avoir le courage de dire ça aux parents », a regretté Dr Sylla.

Dr Abdramane Sylla, ancien Ministre des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine…
Dans son entretien, il a rappelé que le Mali est un vieux pays de migration. « Le Mali est un très vieux pays, un carrefour historique et un vieux pays de migration. Je dis migration pour vous dire simplement que nous sommes à la fois des émigrants, des gens qui partent à la migration », a-t-il souligné. Le Mali est aussi une terre d’accueil parce que « nous recevons des gens chez nous… ». Compte tenu de notre positionnement géographique, le Mali est un pays de transit par excellence. Ainsi, des migrants d’autres pays de la sous-région et d’Afrique qui veulent migrer vers le nord transitent par le Mali. Même ceux du Nord qui veulent transiter vers le Sud transitent également par notre pays. « Le Mali, en somme, est un carrefour et ceci ne date pas d’aujourd’hui. Nous sommes un très vieux pays, héritier de grandes civilisations et aussi de commerce. Lorsque vous remontez aux empires du Ghana, du Mali, Songhoy, ils ont tous entretenu des relations commerciales avec l’extérieur. Ce qui faisait de notre pays une terre de migration », a expliqué Dr Abdramane Sylla.
Dans l’entretien accordé à nos confrères de « La Nouvelle Alliance », l’ancien ministre des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine s’est aussi appesanti sur les enjeux de la migration. Il a surtout évoqué les enjeux climatiques, économiques et même géopolitiques. Pour le président de la communauté soninké du Mali, « la question migratoire devient de plus en plus un grand catalyseur des relations internationales. On en parle chez nous ; on en parle dans la sous-région ; on en parle en Europe, en Amérique ; on en parle aux Nations unies. C’est dire que ce phénomène a pris beaucoup d’ampleur et les migrants sont de plus en plus très nombreux un peu partout dans le monde ».
Un phénomène qui concerne plus l’Afrique que les autres continents ? « Quand on parle de migration, il n’y a pas que nous les Africains qui migrons. Nous constituons une infime partie des migrants du monde. La migration concerne tous les continents du monde », répond Dr Sylla. « L’accent, chez nous, est mis de plus en plus sur des facteurs qui sont aussi des causes profondes. Si, par le passé, la migration avait un caractère pas trop contraignant, aujourd’hui, dans certaines localités de notre pays, la migration est devenue un phénomène obligatoire », a souligné l’ancien ministre des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine.
« Les causes de la migration sont nombreuses et profondes. Mais, fondamentalement, je crois que pour la plus grande partie, c’est parce que leur lieu de résidence habituel est tout à fait menacé par les difficultés climatiques ; des difficultés de subsistance qui sont liées à leur terroir. Et la migration est un phénomène qui ne touche pas qu’une simple communauté linguistique de notre pays. Tous les Maliens sont des migrants », a-t-il rappelé dans l’entretien accordé à « La Nouvelle Alliance ».
« Contrairement à ce qu’on pense, la migration ne concerne pas seulement la communauté soninké au Mali. Les Dogons sont par exemple des migrants. Ils sont assez nombreux au Tchad, au Soudan et en Arabie Saoudite…«
Et selon Dr Sylla, le changement climatique est devenu un facteur d’accélération de la migration sous nos cieux. « Au Mali, toutes les régions de départ sont des zones où il ne pleut pas. Les pluies y sont très rares. Les gens qui avaient l’habitude de cultiver, de gagner leur vie dans la terre, n’ont plus cette possibilité-là. Ils sont donc obligés d’aller chercher leur subsistance ailleurs. Ce qui les oblige à partir », a souligné le président de l’association Convention citoyenne pour le renouveau et l’émergence du Mali.

Face au manque de perspectives, mourir dans le désert ou en mer est en train de devenir une tragédie banale pour des jeunes africains
L’insécurité, l’instabilité politique, les conflits sont aussi d’autres facteurs à la base de la hausse de la migration. « Le terrorisme oblige aussi des gens à partir. Les conflits ont été souvent à la base de beaucoup de départs à la migration également… Vous avez des multitudes de facteurs de ce genre de situations qui ont obligé les parents à migrer à la recherche d’un bien-être ailleurs », a révélé Dr Abdramane Sylla.
« Contrairement à ce qu’on pense, la migration ne concerne pas seulement la communauté soninké au Mali. Les Dogons sont par exemple des migrants. Ils sont assez nombreux au Tchad, au Soudan et en Arabie Saoudite. Les Touaregs aussi migrent beaucoup… La migration touche toutes les couches sociales de notre pays. Certainement qu’il y a d’autres raisons, mais généralement si nous partons, c’est pour acquérir une meilleure condition de vie », a-t-il souligné.
Peut-on ou doit-on s’opposer à l’émigration ? Pour Dr Sylla, « nul ne peut interdire la migration. C’est un phénomène naturel. Je ne suis pas contre la migration, mais je suis contre la migration irrégulière, c’est-à-dire cette forme qui pousse les jeunes gens à défier le désert, les océans où ils perdent leurs vies ». Et de rappeler que « voyager dans des conditions légales ; savoir où on va ne peut que nous enrichir. C’est le contact avec un monde nouveau qui nous enrichit toujours ».
Les enjeux économiques ne sont pas les moindres. « Ce sont des centaines de milliards qui sont, par exemple, envoyés dans notre pays par les migrants ». N’empêche que les conséquences socio-économiques sont aussi dramatiques pour les communautés, pour nos États. « Combien sont-ils à partir ? », s’interroge l’ancien ministre des Maliens de l’extérieur. « Nous avons des bras valides qui sont partis en laissant leurs pauvres pères souffrir. Mettons les compensations de part et regardons ce que nous gagnons et ce que nous perdons. Nous perdons notre jeunesse et toute l’intelligence liée à elle. Nous perdons beaucoup. Sur cet aspect, évidemment, je ne suis pas dans la logique de promouvoir ce grand départ, la fuite des cerveaux… Tous ces bras valides contribuent à bâtir les nations des autres au détriment de notre propre pays… Nous sommes tous interpellés », a rappelé Dr Sylla.

Ces dernières années, le gouvernement malien et ses partenaires comme l’OIM ont consenti des efforts pour le retour au bercail des Maliens en détresse dans le monde
Les États sont en première ligne car leur faillite peut être très catastrophique. « La migration, c’est d’abord des jeunes, diplômés ou non. Ils partent en laissant un grand vide, en laissant les villages et le monde rural en l’état… Les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à partir par manque de perspective », a souligné le président de la communauté soninké du Mali et de l’association Convention citoyenne pour le renouveau et l’émergence du Mali.
« Quand les jeunes ne travaillent pas et qu’on leur brandit un horizon prometteur ailleurs, ils ont tendance à partir », a indiqué l’ancien ministre. Maintenant, que font nos États par rapport à cette question-là ? « Lorsque j’étais appelé en fonction (ministre), j’ai travaillé avec mon cabinet à faire adopter la Politique nationale de migration (PONAM). Ce document contient beaucoup de propositions pour contenir la question migratoire. Nous avons même travaillé à faire en sorte qu’on puisse inciter des migrants, des Maliens à l’extérieur, à rentrer afin de les insérer dans le tissu économique de notre pays…».
Dans son entretien, Dr Abdramane Sylla a salué l’engagement, la détermination de la diaspora malienne. « J’ai découvert des gens très braves, surtout ceux qui sont en Europe, qui défient tout, les conditions les plus difficiles ; le vent, la pluie, la neige… pour réussir… Ils défient tous les obstacles possibles pour cela », a-t-il souligné. Et de rappeler, « j’appartiens à une communauté soninké. J’ai vu, j’ai même caricaturé en rappelant que beaucoup de nos parents soninkés existent, mais ils ne vivent pas. Ils existent parce qu’ils sont là, ils travaillent, ils gagnent de l’argent… Mais ils ne vivent pas parce qu’ils sont dans des conditions très difficiles dans les pays de résidence, en France notamment. Tout ça, c’est pour économiser pour pouvoir intervenir au pays, entretenir les parents, soigner les enfants…». Sans compter qu’ils réussissent aussi à construire des écoles, des centres de santé, des châteaux d’eau… Aujourd’hui, ils sont en train de poser des panneaux solaires dans les villages.
» Selon de nombreux experts comme le Dr Sylla, 80 % des transferts d’argent sont destinés à la consommation. Le défi, c’est de faire en sorte que les 80 % des ressources soient destinés à des projets productifs «
C’est pour cela que l’ancien ministre leur a rendu « un hommage appuyé ». Mais tout cela est réalisé au prix des sacrifices énormes. Dans les pays d’accueil, « nos compatriotes sont confrontés d’abord à des problèmes de séjour par endroit. Et ce n’est pas toujours facile parce qu’on ne peut pas transgresser les lois des pays d’accueil pour satisfaire nos besoins. Beaucoup vivent ainsi dans la clandestinité. Ceux qui sont en règle peuvent aussi avoir des difficultés avec nos ambassades, nos consulats ».

Habib Sylla, président du Haut conseil des Maliens de l’extérieur
« Certains travailleurs migrants se trouvent souvent à de longues distances des ambassades ou des consulats. Les déplacements ne sont donc pas faciles. Heureusement que le gouvernement actuel est en train de mettre les choses en ligne. Cela va considérablement faciliter l’obtention des pièces administratives pour lesquelles il fallait fréquemment se déplacer à des kilomètres, venir louer un hôtel et séjourner pendant un moment », a souligné l’ancien ministre.
« Maintenant leur problème, qui est presque général à l’ensemble de la diaspora malienne, c’est vouloir investir au pays quand on réside à l’extérieur», a indiqué Abdramane Sylla. Beaucoup de ceux qui ont voulu acheter des terrains ou construire des maisons ont été dupés par des intermédiaires, des proches le plus souvent. Le même problème se pose à ceux qui veulent investir.
Sans compter les tracasseries administratives qui découragent ceux qui reviennent pour investir dans le pays. Malgré le discours politique, cela demeure une réalité à laquelle se heurte fréquemment la diaspora… Malgré tout cela, a-t-il ajouté, « nous avons une diaspora très prompte ; une diaspora qui est quand même à l’écoute des problèmes de la nation et une diaspora qui transfère des centaines de milliards pour le bien-être des familles et pour investir ». À ce niveau, l’équation demeure : comment inverser la tradition afin que ces transferts d’argent puissent contribuer au développement économique du pays.

Selon l’ancien Ministre Abdramane Sylla, des accords avec des pays d’accueil comme l’Italie, l’Espace… garantissent une migration régulière qui est une voie sûre, sécurisée et bénéfique
En effet, selon de nombreux experts comme le Dr Sylla, 80 % des transferts d’argent sont destinés à la consommation. Le défi, c’est de faire en sorte que les 80 % des ressources soient destinés à des projets productifs et que les 20 % soient destinés aux œuvres socioreligieuses ou à la consommation des familles. « Si nous inversons les rôles, 80 % des milliards qui sont envoyés au pays peuvent créer de nouveaux emplois pour notre pays. Le gouvernement doit réellement réfléchir à cela. Il faut qu’on y travaille ; il faut que nous en fassions des sujets de réflexion très profonde… La solution même du futur de la migration peut trouver une réponse dans cette réflexion », a conclu Dr Abdramane Sylla ancien ministre des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine.
Moussa Bolly
diasporaction.com

