Par Harouna Niang, Économiste et ancien ministre
Les dernières statistiques de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) révèlent une évolution contrastée de l’économie malienne. D’un côté, la liquidité et les ressources financières du pays progressent sensiblement. De l’autre, le financement de l’économie productive demeure insuffisant pour soutenir une croissance durable.
Le Bulletin mensuel des statistiques de mai 2026 montre en effet que la masse monétaire (M2) est passée de 5 537 milliards à 5 825 milliards de FCFA entre février et avril, soit une hausse de 288 milliards de FCFA (+5,2 %). Dans le même temps, les actifs extérieurs nets du Mali ont bondi de 983 milliards à 1 473 milliards de FCFA, soit une progression de près de 50 % en deux mois.
Ces indicateurs témoignent d’une amélioration de la situation financière du pays. Mais une interrogation demeure : cette abondance de liquidités est-elle réellement transformée en investissements productifs, en création d’entreprises, en emplois et en richesse nationale ?
Une liquidité en hausse, un crédit productif qui stagne
L’un des principaux enseignements des statistiques de la BCEAO réside dans le décalage entre la progression des ressources financières et celle des crédits accordés à l’économie.
Alors que la masse monétaire augmentait de plus de 5 %, les créances sur les secteurs autres que l’administration centrale sont restées quasiment inchangées, autour de 3 580 milliards de FCFA.
Le crédit au secteur privé a même reculé, passant de 3 343 milliards de FCFA en février à 3 280 milliards en avril, soit une baisse d’environ 63 milliards de FCFA.
Autrement dit, les liquidités progressent, mais elles ne se traduisent pas encore par un soutien accru à l’investissement productif.
Le financement de l’État reste prépondérant
Les chiffres montrent également que le système bancaire continue de financer massivement l’État.
À fin avril 2026, les créances nettes sur l’administration centrale avoisinaient 2 006 milliards de FCFA, soit plus de 60 % du volume des crédits accordés au secteur privé.
Le financement public est indispensable lorsqu’il permet de réaliser des infrastructures structurantes – routes, barrages, écoles, hôpitaux ou centrales électriques. Toutefois, lorsque les banques privilégient les titres publics au détriment des entreprises, elles réduisent les ressources disponibles pour le secteur privé, un phénomène que les économistes qualifient d’« effet d’éviction ».
Mieux orienter les financements vers les secteurs productifs
Au-delà du volume du crédit, c’est sa destination qui interroge.
Une grande partie des financements bancaires continue d’accompagner les activités commerciales, les importations ou les besoins de trésorerie de court terme.
Pour accélérer sa transformation économique, le Mali devra orienter davantage de ressources vers les secteurs créateurs de valeur ajoutée : agriculture moderne, élevage, agro-industrie, filière coton-textile, énergie, industries pharmaceutiques, transformation minière, matériaux de construction, transport, logistique et économie numérique.
Le véritable enjeu consiste à faire du système financier un moteur de la transformation structurelle de l’économie.
Des banques freinées par le risque
La prudence des établissements bancaires s’explique également par la qualité de leur portefeuille de crédits.
À fin avril 2026, les créances en souffrance atteignaient 513 milliards de FCFA, soit un taux brut de dégradation de 13,1 %, contre 9,4 % pour l’ensemble de l’UEMOA.
Dans ces conditions, les banques hésitent naturellement à accroître leurs prêts aux entreprises.
La solution ne consiste donc pas uniquement à demander davantage de crédits, mais aussi à améliorer la gouvernance des entreprises, la qualité de l’information financière, les mécanismes de garantie, la justice commerciale et le partage des risques.
Une inflation sous contrôle
Parmi les points positifs figure la maîtrise de l’inflation.
Le taux d’inflation est passé de 0,6 % en février à 1,3 % en mai 2026, un niveau nettement inférieur aux 4,4 % enregistrés un an auparavant.
Cette stabilité reste toutefois vulnérable aux fluctuations des prix internationaux du pétrole, des céréales et des produits alimentaires, rappelant la nécessité de renforcer la production nationale pour limiter les effets de l’inflation importée.
Un climat des affaires en amélioration
Les indicateurs montrent également une amélioration progressive du climat des affaires, qui se rapproche désormais du seuil de 100 points.
Cette évolution est encourageante, mais des défis persistent : accès à l’électricité, coût du financement, fiscalité, infrastructures, sécurité juridique et disponibilité de compétences qualifiées demeurent autant de facteurs déterminants pour renforcer la compétitivité des entreprises.
Mobiliser davantage les sources de financement
Le crédit bancaire ne peut, à lui seul, financer les besoins de développement du pays.
Le Mali dispose d’autres leviers encore insuffisamment exploités : compagnies d’assurance, caisses de retraite, Caisse des dépôts et consignations, marché financier régional, fonds d’investissement, diaspora, actionnariat populaire ou encore partenariats public-privé.
L’objectif est de transformer cette épargne disponible en financements de long terme capables de soutenir les investissements industriels et les grands projets structurants.
Vers un pacte national pour le financement productif
Face à ces constats, Harouna Niang propose la mise en place d’un Pacte national pour le financement de l’économie productive réunissant l’État, les banques, les institutions financières, le secteur privé, les investisseurs institutionnels, la diaspora et la BCEAO, dans le respect de son mandat régional.
Ce pacte viserait notamment à accroître la part des crédits destinés aux entreprises productives, développer les financements à moyen et long terme, réduire progressivement les créances en souffrance et concentrer les investissements sur les filières stratégiques où le Mali dispose d’avantages comparatifs.
Faire de la finance un levier de transformation économique
Les statistiques de la BCEAO montrent que le Mali dispose aujourd’hui de ressources financières plus importantes qu’auparavant. Le véritable défi consiste désormais à transformer cette liquidité en investissements créateurs de richesse.
Le développement économique ne se mesure pas uniquement au volume des financements mobilisés, mais surtout à leur capacité à générer des entreprises, des emplois, des exportations et des recettes fiscales.
Autrement dit, l’enjeu est de faire en sorte que chaque franc investi contribue durablement à renforcer les capacités productives du pays. C’est à cette condition que la finance deviendra un véritable moteur de développement, de croissance inclusive et de prospérité partagée.
rédaction
diasporaction.com

