Par Harouna Niang
Économiste – Ancien ministre
Le lancement officiel de la campagne agricole 2026-2027 à Ségou constitue un moment important de la vie économique nationale. Les objectifs annoncés témoignent d’une ambition légitime : près de 12 millions de tonnes de céréales, plus de 164 milliards de FCFA mobilisés par l’État, le maintien de la subvention des intrants agricoles, des objectifs élevés pour le riz de l’Office du Niger et le coton de la CMDT.
Ces orientations méritent d’être saluées. Elles traduisent la volonté des autorités de renforcer la souveraineté alimentaire, d’améliorer les revenus des producteurs et de consolider la place de l’agriculture dans l’économie nationale.
Mais au-delà de ces objectifs, le lancement de cette nouvelle campagne nous invite à une réflexion plus profonde. Depuis plusieurs décennies, les campagnes agricoles se succèdent selon un schéma relativement stable : fixation des objectifs de production, annonce des subventions, distribution des intrants et appel à la mobilisation des producteurs.
Cette approche a permis des progrès réels. Toutefois, les défis auxquels le Mali est confronté aujourd’hui ont profondément changé. Les effets du changement climatique, la pression démographique, les contraintes budgétaires, la concurrence internationale, les exigences de création d’emplois et la nécessité d’industrialiser notre économie imposent désormais une nouvelle manière de penser les campagnes agricoles.
La question n’est donc plus uniquement de produire davantage. Elle est de savoir comment faire de chaque campagne agricole un véritable levier de transformation économique.
Faire évoluer la philosophie du lancement de la campagne agricole
Le lancement annuel de la campagne agricole ne devrait plus être seulement une cérémonie administrative annonçant des objectifs de production et des mesures de soutien. Il pourrait devenir le grand rendez-vous national de l’économie agricole et rurale.
À cette occasion, le Gouvernement pourrait présenter non seulement les objectifs de la nouvelle campagne, mais également le bilan complet de la précédente : niveaux de production, rendements par région, évolution des revenus des producteurs, investissements réalisés, emplois créés, performances des différentes filières, progression de la transformation agroalimentaire, exportations agricoles et difficultés rencontrées.
Cette démarche renforcerait la transparence, favoriserait une culture de l’évaluation et permettrait à tous les acteurs de mesurer les progrès accomplis.
La qualité de la dépense publique agricole est devenue aussi importante que son montant
Chaque année, le débat public se concentre sur le volume des ressources consacrées à la campagne agricole. Cette année encore, l’État mobilise plus de 164 milliards de FCFA.
Cet effort est considérable et mérite d’être reconnu.
Cependant, une question essentielle reste rarement posée : quelle est la qualité de cette dépense publique ?
Le véritable indicateur de performance ne devrait pas être uniquement le montant engagé, mais la richesse durable créée grâce à cette dépense.
Chaque franc investi devrait pouvoir être évalué selon plusieurs critères : augmentation des rendements, amélioration des revenus agricoles, réduction des importations alimentaires, création d’emplois, développement de la transformation industrielle, amélioration de la fertilité des sols et contribution à la croissance économique.
Le Mali gagnerait à publier chaque année un Budget agricole de performance, accompagné d’un Indice national de qualité des dépenses agricoles, permettant d’apprécier l’efficacité économique, sociale et environnementale des politiques mises en œuvre.
Une telle innovation placerait notre pays parmi les pionniers africains en matière de gouvernance des politiques agricoles.
Faire évoluer progressivement la politique de soutien aux intrants
La subvention des engrais a incontestablement contribué à soutenir la production agricole et à protéger les exploitants face à la hausse des coûts.
Il ne s’agit donc pas de remettre en cause son utilité.
En revanche, il convient de s’interroger sur son évolution à moyen et long terme.
Une subvention aux intrants produit essentiellement des effets sur une seule campagne. Elle doit être renouvelée chaque année et exerce une pression croissante sur les finances publiques.
À l’inverse, les investissements dans les aménagements hydro-agricoles, l’irrigation solaire, la mécanisation adaptée, les infrastructures de stockage, les unités de transformation, la recherche agronomique, les semences améliorées et la restauration de la fertilité des sols continuent de produire des effets pendant plusieurs décennies.
La réforme ne devrait donc pas consister à supprimer les subventions, mais à engager progressivement une réorientation des ressources publiques vers des investissements productifs créateurs d’actifs durables.
Une telle évolution devrait naturellement préserver les petits exploitants grâce à un dispositif ciblé, tout en accompagnant les producteurs vers une agriculture plus productive, plus résiliente et plus compétitive.
Transformer la campagne agricole en campagne de transformation économique
La réussite de l’agriculture ne peut plus être appréciée uniquement à travers les volumes produits.
Elle doit être évaluée à travers la valeur ajoutée créée sur le territoire national.
Le lancement de la campagne pourrait ainsi devenir le point de départ d’un véritable programme annuel de transformation agricole intégrant simultanément la production, la transformation industrielle, le stockage, la logistique, le financement, la commercialisation et l’exportation.
Chaque filière stratégique – riz, maïs, mil, sorgho, coton, élevage, lait, viande, mangue, pomme de terre, oignon, sésame, pisciculture – pourrait faire l’objet d’objectifs précis portant non seulement sur la production, mais également sur les investissements, les unités de transformation, les emplois créés et les recettes d’exportation attendues.
L’Office du Niger : un immense potentiel encore sous-exploité
L’une des informations les plus marquantes de cette campagne est certainement le constat selon lequel, après plus d’un siècle d’existence, seulement 7 % du potentiel aménageable de l’Office du Niger est aujourd’hui exploité.
Ce chiffre illustre à lui seul les extraordinaires marges de progression dont dispose encore le Mali.
Il serait opportun de faire de l’extension de l’Office du Niger une priorité nationale, à travers un vaste programme de partenariats public-privé mobilisant l’État, les collectivités territoriales, les organisations paysannes, les investisseurs privés, la diaspora, les banques, les assurances,la Caisse des Dépôts et Consignations ainsi que les marchés financiers régionaux.
Une telle ambition pourrait transformer durablement le paysage agricole national.
Faire du lancement de campagne un Forum national de la transformation agricole
Le lancement annuel pourrait également devenir un grand forum réunissant producteurs, chercheurs, universités, banques, compagnies d’assurance, investisseurs, partenaires techniques et financiers, organisations professionnelles et collectivités territoriales.
Des prix nationaux pourraient récompenser les meilleures innovations agricoles, les meilleures coopératives, les meilleurs projets de transformation, les jeunes entrepreneurs agricoles les plus performants ainsi que les collectivités les plus engagées.
Cette dynamique créerait une saine émulation et encouragerait l’innovation.
Produire davantage, mais surtout créer davantage de richesse
L’avenir de l’agriculture malienne ne dépendra pas uniquement de l’augmentation des superficies cultivées ou du volume des intrants distribués.
Il dépendra de notre capacité à améliorer la qualité des politiques publiques, à investir dans des infrastructures durables, à développer les chaînes de valeur, à accélérer la transformation industrielle, à promouvoir l’innovation et à attirer davantage d’investissements privés.
Le lancement de la campagne agricole ne devrait plus être uniquement le lancement d’une saison de production.
Il devrait devenir, chaque année, le lancement d’une nouvelle étape de la transformation économique du Mali.
Notre pays dispose d’atouts exceptionnels : des terres abondantes, des ressources en eau importantes, un ensoleillement favorable, une jeunesse dynamique et des producteurs expérimentés.
En améliorant la qualité de la dépense publique autant que son niveau, en privilégiant les investissements productifs et en inscrivant chaque campagne agricole dans une vision de long terme, le Mali peut non seulement assurer sa souveraineté alimentaire, mais également devenir une grande puissance agro-industrielle en Afrique de l’Ouest.
Le moment est venu de faire évoluer nos campagnes agricoles : non plus seulement pour produire plus, mais pour créer durablement plus de richesse, plus d’emplois et plus de prospérité pour tous les Maliens.
Bamako juillet 2026
diasporaction.com

