Marseille, la cité phocéenne, a vécu au rythme du festival « Nuit des griots » dont la 11ᵉ édition a eu lieu du 3 au 10 avril 2026. Au programme, il y a eu cinq concerts, de la danse, une journée dédiée aux enfants et une table ronde à la Cité de la Musique, à la Paillote rhumerie et au Makeda. Le public a ainsi eu droit à quatre « nuits des griots » pleines d’émotion, de festivité et surtout de partage. Et « Sahel Roots » du Mali y a fait forte sensation.
Dessiner ou redessiner une nouvelle Afrique, plus audacieuse et à la joie de vivre toujours aussi contagieuse ! Telle est l’ambition des initiateurs du festival « Nuit des griots » dont la 11e édition a eu lieu du 3 au 10 avril 2026 à Marseille, en France. Ainsi, pendant quatre nuits, les koras, les ngonis, les balafons et les voix des griots d’Afrique ont résonné dans toute la cité phocéenne.

Le duo Alassane et Adama de « Sahel Roots » a fait forte sensation à ce festival avec une proposition enracinée dans les pratiques musicales du Mali
« Bien que la tradition des griots soit ancrée dans les cultures de l’Afrique de l’Ouest, elle est également présente dans d’autres parties du continent africain où elle a parfois influencé la musique et les histoires de ses peuples. Cette année, le festival a mis en lumière la richesse et la diversité de la tradition des griots avec cinq groupes originaires du Mali, de Gambie, du Niger et même du Cameroun », a indiqué Issa Kouyaté dans le dossier de presse. « À plusieurs reprises, des musiciens français ont partagé la scène africaine pour un melting-pot créatif, nous donnant ainsi à voir une correspondance insolite et jouissive entre deux continents », a-t-il ajouté.
Et cette année, « Sahel Roots » du Mali a fait forte sensation à ce festival avec une proposition enracinée dans les pratiques musicales du pays et nourrie par des parcours distincts. Les deux Maliens, Alassane et Adama, réunis au sein de ce groupe ont clôturé le 10 avril 2026 la 11e édition de « Nuit des griots » organisée dans le sud de la France.

Cette édition leur a donné l’opportunité de « confirmer un statut encore en décalage avec leur notoriété ». L’un à la calebasse, l’autre aux instruments monocordes (sokou et djourou kelen, respectivement violon et mini-guitare traditionnels), tour à tour ou ensemble au chant, « ils possèdent chacun de sérieuses références ». Ancien rappeur venu à la musique à Gao pour apaiser son chagrin après le décès de sa mère, Alassane Samaké a été remarqué par le chanteur Baba Salah qui l’a pris dans ses effectifs. Il a ensuite longtemps tourné avec Sidi Touré, Boubacar Traoré dit Kar-Kar ou encore Keltoum Walet (l’une des voix de Tinariwen) sur une œuvre parue en 1991.
À ses côtés, Adama Sidibé a grandi à Sikasso, à proximité de la frontière avec le Burkina Faso. C’est là, en gardant les troupeaux de vaches pendant six ans, qu’il a appris le sokou auprès de son grand-père avant de rejoindre à Bamako la troupe « Babemba » de Soumaïla Coulibaly, formation résidente du « Carrefour des jeunes » où il est resté dix ans. Depuis la disparition de Zoumana Terata en 2017, maître du sokou (aussi appelé njarka par les Songhoy) à l’image de feu Ali Farka Touré, il incarne la relève en perpétuant l’histoire de cet instrument ancestral menacé de disparition.
Son savoir-faire reconnu lui a valu d’enregistrer sur « Le Monde est chaud » du reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly et de collaborer aussi avec le violoniste français Clément Janinet, dans le cadre du festival « Africolor » en 2021, ainsi que sur l’album « Sokou » sorti en 2023.

Virtuose de la kora, la Gambienne Sona Jobarteh était aussi à l’affiche de cette 11 édition du festival Nuit des griots à Marseille
Attachés à défendre la diversité et la richesse de la musique malienne, les deux hommes aiment aussi s’aventurer dans d’autres univers. Avant de rejoindre le sud de la France pour la « Nuit des griots », ils ont commencé leur séjour en Europe par une résidence artistique en Belgique. Au menu : une rencontre entre leurs instruments et les machines du beatmaker Zack, qu’ils connaissent pour avoir enregistré leur premier mini-album « Djarka » en 2020 dans son studio à Bamako.
« Nous essayons de changer la tradition avec l’électronique pour voir ce que cette fusion peut donner », explique Alassane, très satisfait des premiers résultats. « C’est quelque chose qui peut aller très loin », entrevoit-il, enthousiaste. Son complice, Adama Sidibé, partage ce même sentiment au sujet de cette nouvelle expérience, tout en soulignant qu’il faut « beaucoup écouter, beaucoup répéter » afin de surmonter la principale difficulté avec ces sonorités modernes : accorder ses cordophones ancestraux !
Au fil des années, ils ont développé un répertoire d’une quarantaine de morceaux, inspirés par le monde traditionnel, reprenant aussi certains titres de leurs prédécesseurs pour leur rendre hommage, à l’image de « Bisindié » d’Ibrahim Hama Dicko. En concert, à leur complémentarité artistique, s’ajoutent la bienveillance d’Alassane à l’égard de son cadet, qui se lit dans ses regards et ses sourires, mais aussi la malice d’Adama. Selon des critiques, « leur capacité à faire tomber les barrières culturelles n’est pas seulement la manifestation de leurs talents musicaux, elle procède aussi du fondement de leur démarche, de leurs personnalités ».
Déjà à la fin de la crise sanitaire du Covid-19, « Sahel Roots » avait manifesté son goût pour l’ouverture en répondant favorablement à l’invitation du groupe italien « Electric Circus », à la culture funk et afrobeat, qui proposait un échange musical. Chaque partie avait travaillé sur les morceaux de l’autre, afin de mieux maîtriser le langage musical et d’aboutir à l’EP (Extended Play, un format musical intermédiaire entre le single et l’album) « On est ensemble ». Tout s’était déroulé à distance, à Turin et à Bamako. Les artistes s’étaient rencontrés physiquement a posteriori à Marseille en avril 2022, lorsque le binôme malien était venu y jouer.
Trois mois plus tôt, Alassane et Adama s’étaient produits (pour la première fois hors du Mali) à Ouagadougou (Burkina Faso). En raison de troubles politiques, leur vol avait été annulé au dernier moment. Restait donc la route, soit une quinzaine d’heures, en scooter, en voiture puis en car pour arriver à destination et jouer « trois heures plus tard » au « Soko Festival », marché des arts de la scène et du spectacle vivant ouest-africain.

Binkiss Sangaré, considéré comme l’un des plus talentueux danseurs de sa génération, sur la scène du festival Nuit des Griots
Récompensée, leur prestation leur a ouvert les portes de l’Europe, via un détour par « DakarMusic Expo », rendez-vous professionnel majeur en Afrique de l’Ouest. Pour Alassane, qui avait pressenti le potentiel de « Sahel Roots » en présentant le projet à son acolyte en 2019, la confirmation était venue de leur passage en décembre 2020 au « Théâtre des réalités » d’Adama Traoré organisé à Sikasso. À Gao, rappelle-t-il, calebasse et sokou font la paire pour « guérir les gens qui ont des maladies mentales » grâce à la transe. Par contre, les femmes tamasheq l’utilisent pour « amortir la nostalgie » après le départ de leurs maris, nomades.
Selon les organisateurs du festival, si un événement musical tel que « Nuit des griots » a trouvé sa place à Marseille depuis 2016, « c’est parce que la culture du griot est dans la nature de chaque habitant de la cité phocéenne », assure le journaliste et animateur camerounais Bonas Fotio sur la scène de la Cité de la musique, au moment d’introduire la dernière soirée de l’édition 2026.
Moussa Bolly
diasporaction.com

