Ils sont élus de la République. Ils siègent dans l’hémicycle, votent les lois, représentent des centaines de milliers de citoyens. Et pourtant, certains d’entre eux doivent encore montrer leur badge pour prouver qu’ils sont bien députés. Pas en raison d’un doute sur leur compétence, ni d’un contrôle de routine. En raison de leur couleur de peau.
Une enquête de l’AFP publiée le 7 mars 2026 lève un coin du voile sur une réalité que beaucoup préfèrent taire : le racisme ne s’arrête pas aux portes de l’Assemblée nationale. Il s’y installe, s’y normalise, parfois dans les couloirs feutrés du Palais Bourbon, parfois dans l’hémicycle lui-même, sous les ors de la République.
Des courriers, des insultes, une légitimité sans cesse à reconquérir
Nadège Abomangoli, vice-présidente de l’Assemblée nationale et députée de Seine-Saint-Denis, a reçu un courrier lui signifiant qu’une femme noire n’avait rien à faire à son poste. À 50 ans, elle dit s’être « blindée ». Elle a tout de même fini par porter plainte, non par naïveté sur les suites judiciaires, mais parce que l’impunité affichée de l’auteur du message trahissait quelque chose de plus large : une libération de la parole raciste qui dépasse largement les tréfonds d’internet. Elle décrit aussi le racisme ordinaire des couloirs de l’institution : des journalistes qui la confondent avec d’autres élues noires, une agente de l’Assemblée qui la prend pour une assistante. Des micro-agressions, comme elle les nomme, mais qui s’accumulent, qui épuisent, et qui rappellent en permanence à ces élus qu’ils doivent se battre pour faire reconnaître leur légitimité là où d’autres n’ont jamais eu à la justifier.
Après une heure d’entretien accordé à l’AFP, Abomangoli marque une pause et lâche ce qui résume tout : elle répétait que ça ne l’affectait pas, et puis ça lui a rappelé plein d’autres épisodes. Que systématiquement, elle doit se battre pour être reconnue comme ce qu’elle est.
Aly Diouara, lui, a connu la même violence dès le lendemain de son élection en Seine-Saint-Denis. Une photo publiée au Palais Bourbon avec d’autres collègues, dont Raphaël Arnault, Sébastien Delogu et Carlos Martens Bilongo, a déclenché des centaines de messages haineux : « sale noir », « sale musulman », « nègre de maison », « bonobo », références à « Banania ». Des insultes visant à lui signifier qu’il n’avait pas sa place à l’Assemblée. Il s’est vu reconnaître sept jours d’incapacité de travail. Il a perdu sept à huit kilos. Il a craint que quelqu’un passe à l’acte. Il a dû interpeller la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, pour que cessent les contrôles répétés à son badge à l’entrée même de l’institution.
Le 5 février 2026, le tribunal correctionnel de Paris a condamné six hommes pour cyberharcèlement raciste, à des peines allant jusqu’à quatre mois de prison avec sursis, assortis d’une inéligibilité d’un an et d’un stage de citoyenneté obligatoire. Pour cinq d’entre eux, le caractère explicitement raciste des attaques a été reconnu. Le tribunal a sanctionné ce qu’il a lui-même qualifié de « haine en meute ». Diouara s’est dit soulagé. Mais il déplore que cette visibilité judiciaire ait aussitôt « remis une pièce dans la machine », relançant de nouvelles menaces de mort à son encontre.
Des premiers jours difficiles et des stéréotypes tenaces
Pour Steevy Gustave, député écologiste de l’Essonne, les humiliations ont commencé dès son premier jour à l’Assemblée, quand un collègue lui a conseillé de couper ses dreadlocks. Pour Hervé Berville, député des Côtes-d’Armor, la presse a régulièrement préféré mettre en avant ses prétendus talents de danseur plutôt que son travail d’élu, perpétuant des stéréotypes racistes qu’il qualifie de « procès en illégitimité » répétés. Pour Béatrice Bellay, députée de la Martinique et porte-parole du groupe socialiste, un journaliste s’est étonné en coulisses, lors d’une de ses interventions télévisées, qu’elle sache « bien parler ».
Ces témoignages ne parlent pas de mauvaises rencontres isolées. Ils parlent d’un système. D’une institution qui, dans ses réflexes, ses automatismes, ses silences, renvoie à certains élus le message qu’ils sont des exceptions, des anomalies, des présences qui doivent constamment se justifier.
La politologue et militante décoloniale Françoise Vergès formule ce problème structurel sans détour : il y a quelque chose de profondément raciste dans le fait de rendre exceptionnelle la présence des élus non blancs, là où celle des députés blancs est considérée comme naturelle et allant de soi. Elle rappelle aussi que les codes implicites liés à la classe sociale aggravent encore les choses, dans une institution où les représentants des classes populaires restent rarissimes. Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine, observe une forme de ségrégation informelle : lors des pauses, les élus issus de la diversité se retrouvent souvent entre eux, faute d’avoir été inclus dans les autres groupes. Une exclusion douce, non formulée, mais bien réelle.
Un hémicycle qui raconte une seule France
Le Palais Bourbon, dans son architecture même, dans ses salles et ses statues, raconte une histoire. Celle d’une France blanche, masculine et bourgeoise. La statue de Jean-Baptiste Colbert, rédacteur du Code noir sous Louis XIV, ce texte qui a codifié l’esclavage dans les colonies françaises, trône encore dans l’enceinte de l’Assemblée. Des demandes de retrait ont été formulées. Toutes ont été rejetées. Olivier Serva, député de Guadeloupe, dénonce cette « complaisance historique ». Des gestes symboliques ont certes été consentis, avec des salles rebaptisées aux noms d’Aimé Césaire ou de Jean-Marie Tjibaou. Mais ils restent marginaux dans un décor qui, globalement, ne raconte pas la France de tout le monde.
L’extrême droite dans la salle
On ne peut pas parler de racisme à l’Assemblée nationale sans nommer ce qui se passe quand 119 élus du Rassemblement national siègent dans l’hémicycle. Un parti fondé par Jean-Marie Le Pen, condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine. Un parti dont plusieurs élus ont déjà été épinglés, en 2025, pour leur appartenance à des groupes Facebook privés diffusant des contenus ouvertement racistes, antisémites et homophobes, forçant la direction du groupe parlementaire à leur demander de quitter ces espaces.
En novembre 2022, le député RN Grégoire de Fournas a crié « qu’il retourne en Afrique » lors d’une intervention de Carlos Martens Bilongo sur des migrants. Il a été exclu quinze jours, la sanction maximale prévue par le règlement intérieur, avec retenue sur indemnité parlementaire. Il a nié tout caractère raciste, affirmant avoir visé un bateau humanitaire. La réalité de cet épisode, ses effets sur Carlos Martens Bilongo et sur tous les élus racisés présents dans la salle ce jour-là, a été soigneusement évitée dans ce déni. Hervé Berville dit avoir eu « une boule au ventre ». On le comprend.
Ce qui frappe, au fond, c’est l’impunité relative. Une exclusion de quinze jours pour une invective raciste proférée en séance, devant des millions de téléspectateurs. Puis rien. Retour à la normale. La banalisation du racisme ne prospère pas uniquement sur les réseaux sociaux.
Rendre visible ce qu’on préfère taire
Face à ces discriminations répétées, les élus racisés n’ont pas tous la même réponse. Beaucoup préfèrent ne pas s’épancher, conscients que se placer en position de victime est, en politique, perçu comme une faiblesse. C’est un calcul que personne ne devrait avoir à faire. Le fait que ces élus doivent choisir entre leur dignité et leur efficacité politique en dit long sur l’état de notre démocratie.
Aly Diouara a fait un autre choix : celui de la visibilité. Laisser les commentaires ouverts, porter plainte systématiquement, nommer publiquement les faits pour ce qu’ils sont. Ce choix a un coût personnel considérable. Mais il a aussi produit des condamnations judiciaires qui établissent désormais, noir sur blanc, que la haine en meute visant un élu en raison de sa couleur de peau est un délit. Une jurisprudence. Un précédent.
Françoise Vergès appelle à des sanctions concrètes et dissuasives. Sabrina Sebaihi appelle à une condamnation ferme, systématique et sans double standard de toutes les attaques racistes, quel qu’en soit l’auteur et quelle qu’en soit la cible.
Ce que ces témoignages révèlent, ce n’est pas uniquement l’existence de racistes dans la société française. Ça, on le savait. Ce qu’ils révèlent, c’est que le temple de la République lui-même n’est pas épargné. Que les réflexes, les silences, les décors et les structures du Palais Bourbon participent d’un système qui dit à certains élus, élus démocratiquement par des centaines de milliers de voix, que leur présence ici est une exception à tolérer. Pas une évidence à célébrer.
Tant que ce système ne sera pas nommé, combattu et démantelé, l’égalité restera ce qu’elle a toujours été pour certains : un idéal gravé dans le marbre, et bafoué dans les couloirs.
Sources : AFP, La Nouvelle République, La Gazette France, France 3 Île-de-France, France Bleu, Le Courrier de l’Atlas, Agence Anadolu, LCP Assemblée nationale, Libération
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