Plus qu’un acteur central, Donald Trump apparaît avant tout comme le symptôme d’un basculement historique en cours. Le monde observe, souvent avec stupeur, les développements d’une politique américaine protectionniste, agressive et aux accents ouvertement xénophobes. Les grilles d’analyse traditionnelles semblent rapidement dépassées, tant les événements se succèdent à un rythme effréné.
Certes, il est possible que cette séquence politique s’achève brutalement, à la faveur d’un krach boursier, d’un revers électoral au Congrès ou d’un effondrement interne. Mais, volontairement ou non, Trump a déjà contribué à fragiliser les fondements du capitalisme mondialisé par une série de décisions erratiques, tout en affaiblissant la crédibilité et la stabilité des États-Unis eux-mêmes.
Il a également levé le voile sur la nature prédatrice de l’impérialisme contemporain, notamment à travers des actions extérieures musclées, comme l’opération récente contre le Venezuela.
L’ambiguïté demeure quant à ses véritables priorités stratégiques : s’agit-il de recourir aux droits de douane pour relancer l’industrialisation américaine ou de les utiliser comme arme de sanction contre la Chine ? Dans cette seconde hypothèse, la conséquence serait moins une réindustrialisation des États-Unis qu’un déplacement de la production vers des pays tiers concurrents de la Chine, dans une tentative de division du Sud global. Le retrait apparent des États-Unis relèverait alors davantage de la feinte que du désengagement réel.
Quelles que soient ses intentions, Trump a déjà profondément dégradé la fonction présidentielle et affaibli l’État américain, pilier central de l’ordre impérial. Sa tentative de rapprochement avec la Russie s’inscrit dans cette logique. L’idée d’un accord tacite avec Moscou pour instaurer un « monde multipolaire » paraît peu crédible. Il semble plutôt convaincu que les dirigeants étrangers peuvent être achetés ou détournés de leurs alliances stratégiques, une croyance confortée par certaines expériences passées.
Dès lors, où se situe aujourd’hui l’adversaire principal de la classe ouvrière mondiale ? Dans les cercles mondialistes transatlantiques hostiles à la Russie et à la Chine, ou dans la bourgeoisie américaine isolationniste, nationaliste et ouvertement antichinoise ? Il est probable que cette contradiction se résolve rapidement au profit des premiers, non sans qu’ils récupèrent une partie du vocabulaire et des instruments politiques des seconds.
Reste une interrogation centrale : les choix économiques et diplomatiques de Trump portent-ils un coup décisif à l’Empire américain ? Assiste-t-on aux prémices d’un décrochage irréversible des États-Unis, voire à une remise en cause du rôle central du dollar ? Si tel était le cas, il faudrait repenser les cadres théoriques et stratégiques, car la dislocation de l’ordre occidental ne constitue pas une fin en soi, mais seulement une étape dans la confrontation avec les obstacles structurels au socialisme. Il ne faut pas perdre de vue que certaines bourgeoisies nationales, parfois perçues comme des alliées circonstancielles, demeurent profondément hostiles à toute perspective socialiste.
À l’inverse, Trump pourrait-il parvenir à affaiblir les BRICS, à isoler le bloc Chine-Russie-Iran-Corée du Nord — présenté comme un nouvel « axe du mal » plus consistant que celui invoqué par George W. Bush — et à atteindre, par d’autres moyens, les objectifs des néoconservateurs ?
La situation actuelle soulève également un paradoxe : ceux qui critiquaient hier la mondialisation se découvrent aujourd’hui de fervents défenseurs du libre-échange. Or, le problème n’est pas tant l’instauration de droits de douane que leur usage sélectif comme instrument de guerre économique, visant à désigner un ennemi principal et à contraindre l’ensemble des pays à se positionner.
Les démocrates ont ciblé la Russie en 2022, les républicains trumpistes s’attaquent à la Chine en 2025. Dans les deux cas, il s’agit de contenir ce qui est perçu comme la menace centrale pour le capitalisme américain. Les discours sinophobes qui prolifèrent aux États-Unis relèvent souvent d’une projection : ils imputent à un prétendu complot chinois des choix stratégiques opérés par les élites occidentales elles-mêmes, notamment la délocalisation industrielle au profit d’une main-d’œuvre bon marché.
À long terme, il est cependant évident qu’un pays se revendiquant socialiste ne peut maintenir sa trajectoire sans réduire sa dépendance aux marchés et aux intrants du capitalisme mondial. C’est précisément l’orientation stratégique adoptée par la Chine. Si Pékin se présente aujourd’hui comme défenseur du libre-échange, c’est aussi parce qu’il doit sortir de l’ambiguïté stratégique qui a soutenu son développement pendant plusieurs décennies, en exploitant avec habileté les contradictions de ses adversaires.
Trois hypothèses se dégagent alors : soit la politique de Trump vise réellement à démanteler l’architecture impériale pour organiser un repli hémisphérique centré sur les Amériques, avec une réussite ou un échec à la clé ; soit elle constitue un simple changement de façade destiné à renforcer la soumission des alliés traditionnels ; soit, hypothèse la plus probable, elle résulte d’un enchaînement chaotique de décisions incohérentes, révélatrices des contradictions internes, de la corruption systémique et du déclin intellectuel et politique des États-Unis, les conduisant vers une crise majeure aux conséquences encore difficilement mesurables.
L’hostilité généralisée envers la Chine relève-t-elle d’un simple réflexe idéologique ou d’une conscience aiguë de la menace structurelle que représente son ascension pour le capitalisme mondial ? Quoi qu’il en soit, l’irruption de ce facteur de désordre ouvre une nouvelle séquence historique, marquée par des recompositions inattendues et, peut-être, par une réouverture des perspectives révolutionnaires.
GQ, 22 avril 2025 – relu le 15 janvier 2026
Post-scriptum : de Macron à Zelensky, de Zelensky à Trump, le capitalisme de la fin des temps ressemble de plus en plus à une farce digne d’un roman de Stephen King.
rédaction
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