L’Afrique a moins un problème de manque de capitaux qu’un problème d’architecture financière

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Par Harouna Niang
Économiste / Ancien ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements

Dans le débat sur le développement africain, une idée revient souvent : le continent manquerait de capitaux pour financer sa transformation économique. Cette affirmation est largement répandue dans les discours politiques, les rapports d’organisations internationales et les débats publics.

Pourtant, lorsqu’on observe de plus près le fonctionnement des systèmes financiers africains, une réalité différente apparaît.

L’Afrique ne souffre pas uniquement d’un manque de capitaux. Elle souffre surtout d’un problème d’architecture financière.

Autrement dit, les ressources financières existent, mais elles ne sont pas organisées de manière optimale pour financer l’économie productive.

Une épargne domestique sous-utilisée

Contrairement à certaines idées reçues, l’épargne existe en Afrique.

Elle prend plusieurs formes :
• dépôts bancaires ;
• fonds de pension ;
• compagnies d’assurance ;
• épargne informelle ;
• transferts de la diaspora.

Dans de nombreux pays africains, les dépôts bancaires représentent une part importante du PIB. Les transferts de la diaspora dépassent parfois l’aide publique au développement. Les institutions financières locales gèrent également des volumes croissants d’actifs.

Le problème n’est donc pas uniquement la quantité de capital disponible.

Le véritable problème réside dans la manière dont ce capital est orienté et mobilisé.

Une intermédiation financière encore limitée

Dans beaucoup d’économies africaines, le financement de l’économie repose presque exclusivement sur le secteur bancaire.

Or les banques, par nature, privilégient les opérations les plus sécurisées et les plus standardisées.

Elles financent donc principalement :
• les États ;
• les grandes entreprises ;
• les activités disposant de garanties solides.

Les petites et moyennes entreprises, qui constituent pourtant la majorité du tissu économique, restent largement exclues du crédit bancaire.

Les marchés financiers pourraient constituer une alternative.

Mais dans la plupart des pays africains, les bourses restent encore peu développées et concentrées sur un nombre limité de grandes entreprises.

Le chaînon manquant : l’information financière

L’un des principaux obstacles au financement des PME réside dans la faiblesse de l’information financière.

Beaucoup d’entreprises ne disposent pas d’états financiers fiables ou standardisés.

Dans ces conditions, les banques et les investisseurs ont du mal à évaluer les risques.

C’est pourquoi les États devraient encourager le développement des Centres de Gestion Agréés (CGA).

Ces structures permettraient aux PME d’accéder à des services comptables et fiscaux professionnels à coût partagé.

Un comptable agréé pourrait par exemple encadrer une dizaine de PME, celles-ci mutualisant le coût de ses services.

Cette approche permettrait :
• d’améliorer la qualité des états financiers ;
• de faciliter l’accès au crédit ;
• de préparer les entreprises à accéder aux marchés financiers.

Former les acteurs de la finance de demain

Un autre défi majeur concerne la formation.

Dans beaucoup d’universités africaines, les programmes d’enseignement consacrent encore peu de place aux marchés financiers, à l’analyse des entreprises et aux techniques de notation.

Pourtant, ces compétences sont essentielles pour développer un système financier moderne.

Les universités devraient introduire davantage de cours consacrés :
• au fonctionnement des bourses de valeurs ;
• aux mécanismes de financement des entreprises ;
• aux techniques de notation financière ;
• à l’analyse du risque d’investissement.

Former des analystes financiers, des gestionnaires de portefeuille et des spécialistes du financement des entreprises est indispensable pour renforcer les marchés financiers africains.

Construire une culture de l’investissement

Le développement des marchés financiers passe également par la participation des citoyens.

Dans de nombreux pays développés, une part importante de la population investit dans des actions ou des obligations.

En Afrique, cette participation reste encore très limitée.

Les autorités publiques, les régulateurs et les institutions financières devraient donc organiser des campagnes d’éducation financière à grande échelle.

Ces initiatives pourraient inclure :
• des programmes pédagogiques dans les médias ;
• des formations dans les universités et les écoles ;
• des plateformes numériques expliquant le fonctionnement des marchés financiers ;
• des simulations d’investissement accessibles au public.

L’objectif serait de permettre aux citoyens de mieux comprendre les mécanismes de l’investissement et de participer davantage au financement de l’économie.

Réinventer l’architecture financière africaine

Au fond, la question du financement du développement africain n’est pas seulement une question de capitaux.

C’est une question d’organisation du système financier.

L’Afrique a besoin d’une architecture financière capable de relier efficacement :
• l’épargne des ménages,
• les ressources des institutions financières,
• et les besoins d’investissement des entreprises.

Cela suppose de renforcer :
• la qualité de l’information financière ;
• les intermédiaires de marché ;
• les mécanismes de garantie et d’assurance ;
• la formation des acteurs économiques ;
• et la participation des citoyens à l’investissement.

L’enjeu est de construire un système financier qui ne soit pas seulement stable et sophistiqué, mais véritablement utile au financement de l’économie réelle.

Car au final, la question n’est pas seulement de savoir combien de capitaux l’Afrique possède.

La question est surtout de savoir comment ces capitaux sont organisés pour financer le développement du continent.
Bamako le 12/03/ 26

diasporaction.com

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