Aide au développement : l’heure de vérité pour l’Afrique

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Depuis plus de soixante ans, l’Afrique reçoit une aide publique au développement présentée comme un levier essentiel de progrès économique et social. Pourtant, le constat est implacable : malgré des milliards de dollars mobilisés, le continent demeure confronté aux mêmes fragilités structurelles / industrialisation inachevée, chômage massif des jeunes, dépendance extérieure, faiblesse de la base productive.

Il est temps d’ouvrir les yeux : l’aide telle qu’elle est conçue et pratiquée depuis des décennies n’a pas transformé l’Afrique. Elle a souvent permis d’administrer la pauvreté, rarement de la faire disparaître.

Les propos récents de l’économiste camerounais Célestin Monga ont eu le mérite de poser les mots justes sur ce malaise collectif :
« Pleurnicher pour l’aide n’est pas une stratégie de développement. »
Cette phrase dérange parce qu’elle dit une vérité que beaucoup préfèrent taire.

Une illusion entretenue par les chiffres

En 2023, l’ensemble de l’Afrique a reçu moins de 60 milliards de dollars d’aide publique. Cela représente environ 40 dollars par habitant pour plus de 1,4 milliard de personnes.

Dans le même temps, le continent :
• exporte pour plus de 600 milliards de dollars chaque année ;
• perd entre 80 et 100 milliards de dollars par an en flux financiers illicites, évasion fiscale et rapatriement excessif de profits ;
• continue de voir sa valeur ajoutée captée ailleurs dans les chaînes mondiales.

La réalité est crue : l’Afrique perd chaque année bien plus qu’elle ne reçoit. Le problème n’est donc pas l’insuffisance de l’aide, mais la faiblesse structurelle de notre capacité à retenir, transformer et valoriser nos propres richesses.

Quand l’aide remplace la stratégie

Dans beaucoup de pays africains, l’aide est devenue un élément central de l’équilibre budgétaire, notamment dans les secteurs sociaux. Cette dépendance a produit des effets pervers durables.

Depuis les années 1980, sous l’impulsion des programmes d’ajustement structurel, nos États ont été engagés dans des politiques de libéralisation et de privatisation rapides, appliquées sans préparation sérieuse des économies locales ni accompagnement d’un secteur privé encore naissant.

Des entreprises publiques ont été liquidées ou cédées sans stratégie industrielle de remplacement. Les marchés ont été ouverts brutalement à la concurrence internationale. Le résultat ne fut pas l’émergence d’un capitalisme africain fort, mais souvent :
• la désindustrialisation précoce,
• la domination accrue des importations,
• la marginalisation des entrepreneurs locaux,
• et la perte de leviers économiques essentiels pour l’État.

Nous avons hérité d’économies ouvertes mais fragiles, dépendantes de l’extérieur pour produire, consommer et investir.

Le scandale de la dette à deux vitesses

Un autre paradoxe mérite d’être dénoncé avec force.

Lorsqu’ils font face à des crises structurelles (relance industrielle, transition énergétique, choc financier, pandémie ) les pays développés recourent massivement à l’endettement.
Les États-Unis affichent une dette publique dépassant 120 % du PIB, la France plus de 110 %, l’Italie 140 %, le Japon plus de 250 %.

Pour eux, la dette est un outil stratégique.
Pour l’Afrique, elle devient une faute morale.

Dès qu’un pays africain tente d’utiliser l’endettement pour financer :
• des barrages,
• des chemins de fer,
• des ports,
• des zones industrielles,
• des universités technologiques,

il se voit opposer la menace de l’insoutenabilité, la dégradation de sa note financière et la suspension des appuis budgétaires.

Deux poids, deux mesures.
Ce qui est normal ailleurs devient suspect chez nous.
Ce qui est perçu comme investissement au Nord est qualifié d’irresponsabilité au Sud.

Ainsi, on refuse à l’Afrique l’un des principaux instruments qui ont permis aux autres nations de se développer :
le droit d’investir aujourd’hui pour créer la richesse de demain.

Responsabilités africaines : sortir du confort de la dépendance

Il serait malhonnête d’imputer cet échec aux seuls partenaires extérieurs. Les élites africaines portent une responsabilité historique.

Trop souvent, la gestion publique s’est réduite à :
• assurer la survie budgétaire à court terme,
• négocier des appuis d’urgence,
• repousser indéfiniment la question centrale de la transformation productive.

Aucun pays ne s’est développé par l’assistanat.
Tous ceux qui ont réussi (de la Corée du Sud au Vietnam, de la Chine au Maroc ) ont fait le choix :
• de l’investissement massif,
• de l’industrialisation,
• de l’exportation,
• d’un État stratège assumé.

L’Afrique doit rompre avec la tentation de la plainte permanente et entrer dans une culture de la stratégie.

Aux institutions internationales : changer enfin de paradigme

Si l’Afrique doit faire sa révolution mentale, les institutions internationales doivent aussi faire la leur.

Pendant des décennies, le FMI et la Banque mondiale ont promu une vision du développement fondée sur trois dogmes :
libéralisation rapide, privatisation sans filet, discipline budgétaire stricte.

Ces recettes ont peut-être stabilisé certains équilibres comptables, mais elles n’ont pas construit d’économies fortes. On ne développe pas un pays en équilibrant seulement ses comptes. On le développe en créant :
• des entreprises,
• des emplois productifs,
• des chaînes de valeur locales,
• des recettes fiscales durables.

L’aide internationale doit cesser de financer principalement la gestion de la pauvreté pour se concentrer sur la création de richesse :
• infrastructures productives,
• industrialisation,
• innovation,
• montée en gamme des exportations.

L’Afrique n’a pas besoin de compassion institutionnalisée.
Elle a besoin de partenariats économiques exigeants et équitables.

Une prise de conscience panafricaine

Le contexte géopolitique actuel (recomposition des alliances, retrait relatif de certains bailleurs, montée de nouveaux partenaires ) peut devenir une opportunité historique.

Non pas pour remplacer une dépendance par une autre, mais pour repenser entièrement notre modèle de développement.

Le message que l’Afrique doit porter au monde est clair :

Nous ne demandons pas plus d’aide.
Nous demandons plus d’industries.
Nous ne demandons pas plus de dons.
Nous demandons plus de marchés.
Nous ne demandons pas la pitié.
Nous demandons le partenariat.

Conclusion : de l’aide à la dignité économique

L’Afrique n’a jamais manqué de ressources, ni de talents, ni de courage. Ce qui lui a souvent manqué, c’est la liberté stratégique et la volonté collective de rompre avec une économie de la dépendance.

La thèse défendue par Célestin Monga est rude, mais salutaire :
le développement commence le jour où un peuple cesse de croire que son avenir dépend de la générosité des autres.

Il est temps pour l’Afrique de passer :
• de la demande d’aide à l’exigence de justice économique,
• de la gestion de la pauvreté à la construction de la prospérité,
• de la dépendance à la dignité.

C’est à ce prix que l’aide internationale pourra enfin devenir ce qu’elle n’a jamais vraiment été :
un levier de transformation, et non un substitut à la souveraineté économique.
Harouna Niang

H. Niang

diasporaction.com

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