Mobiliser la diaspora malienne : un levier sous-exploité pour transformer la politique d’apprentissage et d’emploi des jeunes

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La diaspora malienne constitue l’un des premiers “bailleurs invisibles” du pays. Par ses transferts financiers, son capital humain, ses réseaux professionnels et son exposition à des systèmes de formation performants, elle représente un atout stratégique majeur pour la transformation structurelle de la politique d’emploi des jeunes. Pourtant, dans les politiques publiques actuelles de formation professionnelle, d’apprentissage et d’insertion (qu’il s’agisse des dispositifs de l’APEJ, du FAFPA ou des centres de formation ) la diaspora demeure largement cantonnée à un rôle périphérique, informel et non structuré.

À l’heure où le Mali cherche à rendre ses programmes d’apprentissage plus efficaces et plus efficients, l’intégration d’un volet diaspora dédié n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition de réussite.

  1. Le paradoxe malien : une diaspora puissante, mais peu intégrée aux politiques publiques

Chaque année, les transferts des migrants maliens représentent plusieurs centaines de milliards de FCFA et constituent une source majeure de revenus pour les ménages. Mais ces flux, essentiels socialement, financent très peu l’investissement productif et la structuration des compétences.

Sur le plan des politiques d’emploi et de formation :
• La diaspora est rarement associée à la conception des programmes (référentiels métiers, curricula, certifications).
• Son rôle dans la formation pratique, le mentorat et le transfert de compétences reste marginal et dépend d’initiatives individuelles.
• Les mécanismes d’incitation à l’investissement de la diaspora dans la formation (équipements de centres, bourses d’apprentissage, incubateurs métiers) sont quasi inexistants ou peu lisibles.

Résultat : le Mali se prive d’un capital de compétences et de réseaux pourtant crucial pour aligner sa formation professionnelle sur les standards internationaux et les besoins des filières productives.

  1. Pourquoi la diaspora est un levier clé pour l’apprentissage et l’insertion

La diaspora dispose de trois avantages comparatifs majeurs :

a) Un capital de compétences “prêtes à transférer”

De nombreux Maliens de la diaspora travaillent dans :
• l’industrie, la maintenance, l’énergie, le BTP,
• la logistique, la transformation agroalimentaire,
• les métiers du numérique et de la gestion.

Ils ont été formés ou certifiés dans des systèmes où l’apprentissage en entreprise est structuré, normé et évalué. Leur implication peut aider le Mali à :
• concevoir des référentiels métiers réalistes,
• améliorer les standards de formation pratique,
• professionnaliser l’encadrement des apprentis (maîtres d’apprentissage).

b) Une capacité d’investissement ciblée

Au-delà des transferts sociaux, la diaspora peut contribuer à :
• financer des équipements de formation (ateliers, machines, kits techniques),
• cofinancer des bourses d’apprentissage,
• investir dans des centres de formation sectoriels ou des PME formatrices.

Mais cela suppose des véhicules d’investissement crédibles, transparents et sécurisés :aujourd’hui insuffisamment développés.

c) Un pont naturel vers les entreprises et partenaires internationaux

La diaspora est un intermédiaire naturel entre le Mali et :
• des entreprises étrangères susceptibles d’accueillir des stagiaires formateurs,
• des institutions de formation partenaires,
• des programmes de coopération technique.

Ce rôle de “pont” est décisif pour moderniser les filières de formation et attirer des partenariats industriels.

  1. Ce qui manque aujourd’hui : un “volet diaspora” structuré dans la politique d’apprentissage

La politique actuelle de formation et d’insertion souffre de trois lacunes majeures concernant la diaspora :
1. Absence d’architecture institutionnelle dédiée
Il n’existe pas de guichet unique clair pour la diaspora souhaitant contribuer à la formation professionnelle (où s’adresser ? à qui proposer un projet ? sous quelles garanties ?).
2. Manque d’instruments financiers adaptés
Pas de fonds dédié, pas de mécanismes de co-investissement public-diaspora pour la formation/apprentissage, pas de produits financiers simples pour investir dans des centres de formation ou des PME formatrices.
3. Faible reconnaissance institutionnelle du rôle de mentorat
Les experts de la diaspora ne sont pas systématiquement intégrés comme :
• formateurs associés,
• maîtres d’apprentissage “invités”,
• membres de comités sectoriels de compétences.

  1. Recommandations : bâtir un véritable “Volet Diaspora” au cœur de la politique d’apprentissage et de formation professionnelle
  2. Créer un “Programme Diaspora Compétences Mali” (PDC-Mali)

Un programme public dédié, adossé aux ministères en charge de l’Emploi/Formation et des Maliens de l’Extérieur, avec trois missions :
• Mobiliser les compétences de la diaspora (experts métiers, formateurs, mentors) ;
• Canaliser l’investissement diaspora vers la formation et l’apprentissage ;
• Faciliter les partenariats internationaux au profit des filières de formation.

  1. Mettre en place un Fonds Diaspora–Apprentissage

Un fonds de co-investissement public-diaspora destiné à :
• financer des ateliers-écoles,
• équiper des centres de formation sectoriels,
• soutenir des PME formatrices accueillant des apprentis.

Principe clé : chaque franc CFA investi par la diaspora pourrait être partiellement abondé par l’État ou un partenaire technique, pour créer un effet de levier.

  1. Institutionnaliser le mentorat et le “transfert de savoir-faire”

Créer un statut de “Mentor Diaspora” reconnu par l’État, permettant à des professionnels maliens de l’étranger de :
• intervenir périodiquement dans les centres de formation,
• appuyer la formation des maîtres d’apprentissage,
• contribuer à l’élaboration des référentiels métiers.

Ce dispositif pourrait fonctionner en hybride : missions courtes au Mali + mentorat à distance (visioconférence, plateformes d’e-learning).

  1. Utiliser la diaspora comme catalyseur de “groupements d’employeurs formateurs”

La diaspora entrepreneuriale peut jouer un rôle moteur dans la création de groupements de PME formatrices :
• mobilisation de partenaires étrangers,
• structuration de chaînes de valeur locales,
• appui à la professionnalisation de l’encadrement des apprentis.

Cela permettrait de réduire les coûts de démarrage pour chaque PME et de professionnaliser l’apprentissage, conformément aux bonnes pratiques internationales.

  1. La plateforme numérique “Diaspora Mali Invest dans sa composante :Compétences – Apprentissage”

Est une plateforme unique permettant :
• aux membres de la diaspora de proposer compétences, mentorat ou investissements ;
• aux centres de formation et entreprises de formuler leurs besoins ;
• à l’État de suivre, évaluer et valoriser les contributions de la diaspora.

Cette plateforme renforcerait la lisibilité, la transparence et la confiance, conditions essentielles pour une mobilisation durable.

  1. Conclusion : passer de la diaspora “remittance” à la diaspora “compétences et investissement productif”

Le Mali a longtemps mobilisé sa diaspora essentiellement comme source de transferts sociaux. Or, dans un contexte de transformation structurelle de l’économie et de pression démographique sur l’emploi des jeunes, l’enjeu est désormais de faire de la diaspora un acteur stratégique de la politique de compétences et d’industrialisation.

Un volet diaspora bien conçu dans la politique d’apprentissage permettrait :
• d’améliorer la qualité des formations,
• de renforcer l’employabilité des jeunes,
• d’ancrer la formation professionnelle dans des filières productives réelles,
• et de reconnecter la diaspora à un projet national de développement productif.

La question n’est donc pas : la diaspora peut-elle aider ?
Elle est plutôt : le Mali est-il prêt à créer les instruments institutionnels, financiers et opérationnels pour que cette aide devienne un levier structurel de transformation ?
H. Niang

diasporaction.com

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