19 novembre 1968 : la chute du père de l’indépendance — Moussa Traoré n’est pas l’initiateur du coup d’État contre Modibo Keïta

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Le 19 novembre 1968, le Mali vit son premier coup d’État militaire, renversant le président Modibo Keïta, père de l’indépendance. Cet événement s’inscrit dans une vague de renversements de dirigeants africains de l’ère postcoloniale : Ahmed Ben Bella en Algérie en 1965, Kwame Nkrumah au Ghana en 1966, puis Modibo Keïta deux ans plus tard.
Face à ces précédents, le Guinéen Ahmed Sékou Touré choisira d’anticiper toute contestation en neutralisant progressivement officiers, cadres politiques et intellectuels qui pourraient menacer son pouvoir.

Qui a réellement initié le coup d’État ?

Contrairement à une idée répandue, le lieutenant Moussa Traoré — futur chef du CMLN — n’est pas l’instigateur du coup d’État. Nos recherches indiquent que le projet a été élaboré par trois jeunes officiers :

  • le capitaine Sory Ibrahim Sylla,
  • le lieutenant Youssouf Traoré,
  • le lieutenant Mamadou Sanogo.

Au départ, les putschistes envisagent même de confier la direction de leur action à des gradés plus anciens. Le colonel Sékou Traoré, chef d’État-major, décline catégoriquement. Le capitaine Sylla, un temps pressenti, aurait tenu des propos jugés peu rassurants. Finalement, le choix se porte sur le lieutenant Moussa Traoré, alors en poste à Kayes, dont ils estiment qu’il présente le profil le plus adapté.

Les premiers cercles du complot se forment discrètement entre Ségou, Gao et Kayes. Certains officiers — dont le colonel Sékou Traoré, les lieutenants Ousmane Coulibaly et Alou Traoré — s’opposent à l’action et tentent de la signaler à la hiérarchie. Une réunion d’urgence est même convoquée à Kati, mais aucune mesure préventive décisive n’est prise. Ce laxisme du pouvoir laisse aux conspirateurs un champ libre.

L’arrestation du président Modibo Keïta

Le récit le plus précis de cette journée est fourni par le capitaine Soungalo Samaké, acteur direct, dans son ouvrage Ma vie de soldat.
Il raconte comment, dans la nuit du 17 novembre 1968, les lieutenants Moussa Traoré, Kissima Doukara et Youssouf Traoré fixent l’opération : il faut intercepter Modibo Keïta avant son arrivée à Koulikoro.

Samaké, à la tête d’une compagnie parachutiste, bloque la route avec des automitrailleuses. Lorsque le convoi présidentiel apparaît, il ordonne l’arrêt immédiat. Modibo Keïta, mains levées, est saisi et embarqué dans un blindé, malgré la tentative d’un de ses collaborateurs de négocier qu’il reste dans sa voiture.
Le cortège est ensuite conduit au siège du parti, puis au champ de tir de Kati, où le président est interrogé sur divers actes de son régime, notamment l’affaire Fily Dabo Sissoko et la mort de militants arrêtés.

Plus tard, dans une interview accordée à RFI en 1988, Moussa Traoré affirmera que l’arrestation a été effectuée par le sergent Binkè Traoré, version contredite par plusieurs témoins oculaires.

La fin du régime Modibo Keïta

Après son renversement, Modibo Keïta est détenu dans plusieurs lieux du pays jusqu’à sa mort, le 16 mai 1977, à 62 ans.
Le communiqué officiel annonce alors : « Modibo Keïta, ancien instituteur à la retraite, est décédé des suites d’un œdème aigu des poumons », occultant totalement son statut d’ancien chef d’État — un fait qui scandalise l’opinion.

Pourquoi le coup d’État ?

Le colonel Youssouf Traoré, membre influent du CMLN, évoque plusieurs raisons majeures ayant miné la crédibilité du régime :

  1. La création d’une milice directement rattachée à Koulouba, source de tensions sociales.
  2. La dissolution irrégulière des organes de l’US-RDA, remplacés par des comités de défense de la révolution, sans congrès ni consultation légale.
  3. L’opération Taxi, censée moraliser la vie publique, mais finalement détournée par des miliciens ayant dépouillé plus d’un millier de véhicules saisis.
  4. La gestion du franc malien, accompagnée d’arrestations arbitraires, de procès populaires illégaux et de la liquidation physique d’opposants dans le nord.

Les promesses non tenues du CMLN

Au lendemain du putsch, les militaires annoncent leur intention de retourner dans les casernes au bout de six mois. Ils resteront finalement 23 ans au pouvoir.
Selon Youssouf Traoré, les cadres de l’US-RDA, encore influents, faisaient planer le risque d’un retour de bâton contre les putschistes, ce qui explique leur refus de céder rapidement le pouvoir.

Le CMLN finit par se fracturer lui-même, notamment avec les arrestations de 1978. Youssouf Traoré prend la fuite.
Ironie de l’histoire : Moussa Traoré sera lui aussi renversé, le 26 mars 1991, par un soulèvement populaire soutenu par une partie de l’armée.

rédaction

diasporaction.fr

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